CHAPITRE PREMIER :
POLITIQUE OCCIDENTALE FACE AUX NOIRS

Man Running

Comme indiqué dans notre introduction, le malaise qui existe dans les relations entre l’Occident et le Monde noir s’exprime à tous les niveaux et plus particulièrement sur le plan politique et donc économique. Le premier étant le dominant et le second le dominé. Cette relation se manifeste dans le cas d’Haïti qui est pris ici comme exemple. Et c’est dans ce contexte que nous présentons dans ce chapitre une analyse de l’évolution politique d’Haïti en rapport avec l’Occident, ainsi qu’une lettre que nous avons adressée au leader politique Jean Bertrand Aristide.

HAITI À L’AUBE DE « LA PAIX DES ÉTOILES »

prison« Il faut que quelque chose change ici », avait déclaré le Pape Jean-Paul II lors de sa visite en Haïti en mars 1983. Le Saint-Père voulait bien sûr faire allusion à la situation répressive dans ce pays mais, aussi, à n’en point douter, à quelque chose de plus profond et de plus vaste, à un changement dans l’attitude de l’Occident face au Monde noir.

DUVALIER : SIMPLE INSTRUMENT

N’est-il pas révélateur que l’annonce de la chute présumée du Président Jean-Claude Duvalier ait été faite par le Président américain Ronald Reagan ? N’est-ce pas là une façon brutale de signifier au Peuple haïtien que son devenir, comme cela avait été le cas pour ses ancêtres, dépend de la volonté de son maître occidental ? Car, enfin, par ses gestes passés et présents, l’Amérique ne s’affirme-t-elle pas comme étant le seul véritable maître de cette île, les Duvalier et autres dictateurs n’étant que ses instruments dociles ?

Le problème du régime répressif des Duvalier n’est en fait que la conséquence d’un problème encore beaucoup plus vaste et profond qui conditionne l’ensemble des attitudes conscientes et inconscientes de l’Occident, dit chrétien, face au Monde noir.

La grande dichotomie chrétienne, écrit à ce propos un savant français, Roger Bastide, c’est celle du blanc et du noir. Le blanc, expression de la pureté et le noir du diabolique. Ce qui fait que l’opposition du Christ et de Satan, de la vie spirituelle et de la vie charnelle, du bien et du mal, se traduit finalement par cette opposition de la blancheur et de la noirceur qui subsume toutes les autres. Même chez l’aveugle qui ne connaît que la nuit : mais les mots prononcés, ou entendus, suffisent chez lui comme chez le voyant à entraîner la ronde des anges et des diables : « une âme noire », « la noirceur d’une action », ou « une sombre action », « la blancheur innocente du lys », « la candeur d’un enfant », « se blanchir d’un crime³… Ce ne sont pas simples substantifs ou adjectifs.

Jean-Paul IILa blancheur se réfère à la lumière, à l’ascension dans la clarté, à la neige vierge et immaculée, au vol des colombes du Saint-Esprit, à la transparence limpide, tandis que la noirceur reste le paysage de l’Enfer, la couleur du Diable, comme celle des entrailles de la terre, des laves infernales… Ce jeu d’associations d’idées fonctionne automatiquement, tant notre pensée est esclave de notre langage, lorsque « l’homme blanc » se trouve en contact avec un Noir. Mario de Andrade a dénoncé, avec juste raison, les méfaits de ce symbolisme chrétien, aux origines même du préjugé de couleur.

Et, en Amérique, lorsque un nègre est accepté, pour le détacher du reste de sa race, on dit de lui : « C’est un nègre, oui, mais à l’âme blanche ».

Duvalier parti, le nouveau régime haïtien sera sans nul doute tout aussi répressif et corrompu s’il obéit à un « maître » méprisant à l’égard de l’homme noir. Seule une indépendance véritable de ce pays des Caraïbes, assumant pleinement son identité, permettra au peuple haïtien de se soustraire du carcan de la relation maître-esclave. Indépendance qui, malheureusement, ne pourra réellement se concrétiser sans un changement fondamental dans le comportement de ceux qui ont les moyens de perpétuer leur domination sur le Monde noir. Car c’est là, à notre avis, « qu’il faut que quelque chose change » d’abord.

L’OCCIDENT : ESCLAVE DES PRÉJUGÉS ANTI-NOIRS

Nous connaissons aujourd’hui fort bien les mécanismes avec lesquels l’Occident dit chrétien a véhiculé et justifié les préjugés anti-noirs. De nombreux savants occidentaux ont même eu le courage de dénoncer un tel état de choses. Parmi eux, citons encore l’anthropologue français Roger Bastide qui explique comment, chose à première vue inoffensive, le christianisme apporte avec lui une certaine symbolique des couleurs. Il souligne également qu’il y a dans le racisme anti-noir infiniment plus que l’effet de ce symbolisme. En particulier des racines économiques.

Ainsi, écrit-il : « Lorsque des chrétiens ont voulu justifier l’esclavage, en faisant remonter la noirceur de la peau à une punition de Dieu, soit l’anathème jeté sur Caïn, meurtrier de son frère, soit celui jeté sur Cham, fils de Noé, qui avait découvert la nudité de son père, ils utilisaient sans doute le symbolisme de la noirceur, mais en deçà de ce symbolisme, ils inventaient des contes éthologiques, destinés à justifier à leurs propres yeux un mode de production fondé sur l’exploitation des travailleurs Noirs « importés » d’Afrique ».

VirginLes conséquences néfastes issues de ces préjugés anti-noirs véhiculés par la civilisation occidentale dite chrétienne ont déjà été largement constatées au niveau socio-politique (esclavage, conflits raciaux, apartheid, etc.). Et la nocivité de ces préjugés est telle que même le domaine scientifique que l’on croyait à l’abri de cette contagion ne semble guère épargné.

Cette constatation paraît d’une manière plus évidente encore dans le domaine des Sciences dites exactes qu’est l’Optique. En effet, dès que l’on aborde cette discipline scientifique qui concerne l’étude de la lumière sous toutes ses formes, on se bute immédiatement à des ambiguïtés, à des imprécisions, à des interprétations équivoques ou fantaisistes, voire même contradictoires.

La notion de couleur issue d’expérimentation à caractère scientifique découle, en Occident, de la fameuse démonstration à laquelle se livra, en 1665, le célèbre savant anglais Isaac Newton. Cette expérience consiste à faire passer un rayon lumineux visible, appelé « lumière blanche » à travers un prisme dans une chambre noire, et provoquer la décomposition de cette lumière en un spectre continu de toutes les couleurs. Il est aisé de constater que cette expérience et les conséquences qui en ont découlé sont loin d’être scientifiques ou concluantes.

Wolfgang Gœthe, le plus illustre des écrivains allemands et savant de grande valeur, a d’ailleurs mené, en son temps, un âpre combat sur ce qu’il appelle « l’erreur de Newton ». Selon lui, « cette clarté transparente qui paraît devant l’obscurité c’est la preuve de la loi selon laquelle la lumière n’est qu’un mélange de lumière et de ténèbres, à des degrés divers ». Le célèbre professeur américain Carl Sagan abonde dans son sens. Les ténèbres de l’espace, à son avis, cachent jalousement d’incroyables ressources bénéfiques à la Science. Or, il décèle dans la recherche de pointe telle la recherche astrophysique un ensemble de préjugés anti-noirs qui, selon lui, sont autant de freins pour l’avancement des découvertes de l’ère spatiale : « Après Apollo, dit-il, les savants ont été découragés ? Vous savez pourquoi ils ont été découragés ? Parce que le ciel sur la Lune est noir. Ça les a déprimés. Vous croyez qu’il s’agit d’une blague ? Pas du tout. Les savants sont plus fragiles qu’il n’y paraît. Or le ciel de Mars est rose. Les voilà qui reprennent espoir.

Aujourd’hui, quelques savants, après avoir constaté « cette obscure clarté qui tombe des étoiles », suggèrent qu’il faut redéfinir le mot « lumière », c’est-à-dire rejeter la loi de Newton sur la couleur. Car il devient de plus en plus évident qu’à l’échelle cosmique comme à l’échelle terrestre, l’obscurité ou la noirceur fait partie intégrante du processus de la lumière et de la couleur.

Man running in spaceAinsi, il appert que les préjugés anti-noirs profondément ancrés dans la culture occidentale, compromettent sérieusement la marche naturelle du progrès. Ils constituent également un handicap pratiquement insurmontable dans les relations Occident-Monde noir. La véritable solution du problème haïtien relève donc du long terme. La quête « de liberté, d’égalité et de fraternité », source de vérité ou de « lumière », nécessite de constants efforts.

Lucien Bonnet

Article publié dans le Journal montréalais « Le Devoir » en date du 26 février 1986 à l’occasion de la chute de Jean-Claude Duvalier. L’auteur, Montréalais d’origine haïtienne, a réalisé un film intitulé « Où vas-tu Haïti ? »

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