ANNEXE IV
DANS 11 JOURS, JE SERAI EN HAÏTI

Discours du Président de la République d’Haïti
Jean Bertrand Aristide
à la 49ième Session ordinaire de
l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies

NATIONS UNIES, LE 4 OCTOBRE 1994

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire Général,
Distingués Délégués,
Mesdames, Messieurs,

Que je suis heureux de vous saluer au nom du Peuple Haïtien et d’adresser, avec joie, mes plus chaleureuses félicitations à Monsieur Amara Essy, Ministre des Affaires Étrangères de la Côte d’Ivoire, pour son élection à la présidence de la 49ième session de l’Assemblée générale. Monsieur le président, tout en vous souhaitant du succès, je tiens à vous assurer de l’entière collaboration de la délégation haïtienne.

À Monsieur l’Ambassadeur Samuel Ensanaly, j’adresse mes compliments pour son exemplaire présidence des travaux de la 48ième session de l’Assemblée générale.

Nos félicitations et remerciements s’adressent également au Secrétaire Général des Nations Unies, Monsieur Boutros Boutros-Ghali, pour les liens de solidarité tissés avec le peuple haïtien. Merci de tout cœur, Monsieur le Secrétaire Général.

À vous tous, chers amis de la Communauté internationale, merci mille fois, pour le soutien apporté au Peuple Haïtien tout au long de ces trois années.

Permettez-moi d’adresser un merci particulier au Président Bill Clinton, aux amis spéciaux : États-Unis, Canada, France, Vénézuela, Argentine et à tous les États, notamment ceux de la CARICOM qui ont offert leur contribution pour la mise en œuvre de la résolution 940 et l’application de l’Accord de l’Île des Gouverneurs.

Mesdames et Messieurs,

Que je suis heureux de vous saluer aujourd’hui et de vous remercier lavalassement.

Enfin, dans onze jours, je serai en Haïti.

Grâce au courage héroïque du Peuple Haïtien et grâce à votre solidarité, bientôt, nous serons de retour. Vos yeux et les nôtres y contempleront l’éclosion des fleurs démocratiques. Dans onze jours, je vous invite à célébrer cette fête de la Réconciliation, de la Démocratie et de la Paix, chez nous, en Haïti.

Déjà, avec le déclenchement pacifique de l’opération « Uphold Democracy » le 19 septembre dernier, un sourire tropical illumine les visages des amoureux de la Paix, Peacemakers, Peacekeepers et Peacelovers. Ensemble, le Président Clinton et nous, avons pu dès lors forer un tunnel d’espérance à travers tant de souffrances.

Ochan pou Pèp Ayisyen !
Onè ! Respè !
Pou 5 000 viktim nou yo !
Jean-Marie Vincent mouri
Pou Ayiti viv !

La résistance du Peuple haïtien plonge ses racines dans un passé historique où luit jour et nuit le phare de la liberté. Avec raison, Toussaint Louverture déclara au moment où on l’embarquait pour la France :

« En me renversant, vous avez seulement abattu le tronc de l’arbre le la liberté. Ses racines repousseront, car elles sont nombreuses et profondes. »

Au seuil du bicentenaire de notre indépendance, ces racines nous nourissent de la sève démocratique.

Jamais le Peuple haïtien ne cessera de lutter pour garantir ses droits inaliénables et imprescriptibles à la Vie, à la Liberté, au Bonheur.

Jamais, nous ne cesserons de lutter pour constituer une nation haïtienne socialement juste, économiquement libre et politiquement indépendante.

Aussi, la Première République Noire du monde, aujourd’hui déchirée par le coup d’État du 30 septembre 1991, marche résolument et définitivement vers l’instauration d’une société démocratique.

Nan bat dlo diplomasi
Nap fe be demokrasi.

Face à ce drame lugubre que représentent ces 3 ans de souffrance, l’épine de la douleur perce nos cœurs. Toutefois, notre Peuple excelle à peindre le paysage de l’espérance.

Les braves vivent d’espérance
et les poltrons de la peur

Mieux vaut tard que jamais. En suivant le fleuve, on parvient à la mer, disait Plaute, déjà au 2ième siècle avant notre ère. À cet effet, malgré les structures démocratiques mises en place par Solon et Pittacos au VIième siècle avant notre ère, il fallut attendre Ephialtès, Clisthène et Périclès pour achever la démocratie de la vie politique à Athènes.

Espwa fe viv !

De l’Haïti de l’an 2004, nous n’avons pas peur.

Au delà du spectacle navrant que symbolisent ces trois dernières années, nous marchons vers l’an 2004 avec optimisme. La route qui y conduit passe nécessairement par ce carrefour historique où s’entrecroisent les élections du 16 décembre 1990 et notre retour en Haïti.

Dans 11 jours j’y serai. Ceci, grâce à la détermination du Peuple haïtien et à votre solidarité. Une histoire digne d’attention, car il n’y a d’histoire digne d’attention que celle des peuples libres ; l’histoire des peuples soumis au despotisme n’est qu’un recueil d’anecdotes.

Dans 11 jours, nous y serons. Une lumière éclatante éblouira tous les yeux : celle de la Réconciliation.

Entre la violence et la vengeance, s’interpose la Réconciliation.

Entre l’impunité et l’iniquité, s’interpose la Justice.

En d’autres termes, nous, Président de la République d’Haïti, disons clairement et fermement :

Oui à la réconciliation
Non à la violence
Non à la vengeance
Non à l’impunité
Oui à la justice

Nap koule kafe rekonsilyasyon an
Nan greg lajistis
Pou-l pa gen ni ma vyolans
Ni ma vanjans.

Par la réconciliation, il faut que l’enthousiasme embrase tous les cœurs. Riches et pauvres. Civils et militaires.

Par la réconciliation, il faut que des torrents de larmes n’inondent plus nos yeux de fierté.

Vous, parents et amis de nos 5 000 victimes. Vous qui subissez ce joug écrasant. Vous tous, riches et pauvres, militaires et civils. Bientôt, un flot de lumière inondera les tréfonds de votre cœur : il s’agit bien de la lumière de la Réconciliation.

Autrement, comment dissiper les ténèbres de la misère infrahumaine ? Comment passer de la misère à la pauvreté dans la dignité ?

Une exploration des pays du Tiers Monde nous laisse voir que 1/5 de la population en développement connait chaque jour la faim ; 1/4 est privé de moyens de survie essentiels ; 1/3 végète dans la misère extrême. Le Sommet pour le Développement social prévu en 1995, à Coppenhague, devra offrir de nouvelles possibilités de réduire la détresse de plus d’un milliard d’êtres humains en proie à la faim, la maladie, au dénuement total.

En Haïti, en 1994, le nombre d’enfants allant à l’école est de 750 000. Plus d’1 million 250 mille enfants restent chez eux ou travaillent dans les parcelles agricoles. Pourtant, notre Constitution stipule que l’Éducation est un droit pour tous les citoyens. C’est un devoir auquel l’État ne saurait se soustraire. Aussi, dans 10 ans, il faudra accueillir les 3 millions d’enfants scolarisables. Ceci suppose une augmentation des enseignants de 35 000 à 100 000 et des écoles, de 8 000 à 20 000.

Une fois de retour, nous allons entreprendre une campagne d’alphabétisation permettant d’atteindre un taux d’analphabétisme insignifiant : 5 à 10%. La Réconciliation entre tous, on comprend bien, s’impose. Réconciliation et Paix s’entrelacent. Toujours et partout.

La dissolution du bloc soviétique favorise l’ouverture d’une ère nouvelle après des décennies de bipolarisation. Toutefois, il nous incombe la responsabilité de protéger la Paix au cœur de nos États. Entre 1989 et 1992, ona enregistré 82 conflits armés dont 3 seulement opposaient des États.

Chez nous, la violence institutionalisée n’a pas déclenché de guerres civiles, mais bien un génocide. Aujourd’hui encore, malgré la présence de la Force Multinationale, les actes de violence à l’endroit de la population se poursuivent. Le désarmement des groupes para-militaires, notamment FRAPH, et leurs attachés est indispensable pour que la Paix règne à travers le pays.

Lavalas se mesaj lapè
Pou nou gen lapè
Fòk zam yo bèbè !

La professionnalisation d’une armée de 1 500 hommes et la création d’une Police séparée de l’Armée s’inscrit dans ce processus de Paix. Paix à protéger. Paix à garantir. Et ceci pour le bonheur de toutes les Haïtiennes et de tous les Haïtiens.

Les Forces Armées d’Haïti, stipule l’article 265 de notre Constitution, sont apolitiques. Elles sont instituées pour garantir la sécurité et l’intégrité du territoire de la République. Art. 264.

La Police doit assurer le maintien de l’ordre public, la protection de la vie et des biens des citoyens. Art. 269-1.

Il est temps de créer un environnement stable permettant la réconciliation nationale sur cette terre où nous n’aurons plus une armée de 7 000 hommes absorbant 40% du budget national. À l’échelle mondiale, les dépenses militaires diminuent considérablement depuis 6 ans, en moyenne, de 3,6% par an. Pourquoi pas chez nous où il existe 1 soldat pour 1 000 Haïtiens et 1.8 médecins pour 10 000 habitants, alors que les pays industrialisés comptent en moyenne 1 médecin pour 400 habitants.

De retour, nous mettrons en œuvre notre programme de santé pour corriger la situation actuelle : 1 000 médecins pour 7 millions d’habitants, 1 infirmière pour 2 200 habitants, 1 lit d’hôpital pour 1 300 habitants. Notre objectif pour l’an 2004 est de servir les 8 000 000 d’Haïtiens avec 2 000 médecins, 8 000 infirmières. D’augmenter les lits d’hôpitaux à 1 pour 400 habitants. Il faudra ouvrir un centre de santé par arrondissement, nous en aurons alors 52. Chaque section communale aura son dispensaire. Les mesures à prendre au niveau sanitaire nous permettront une diminution du taux de mortalité infantile de 135 à 40/1000. La population verra sa durée moyenne de vie prolongée de 54 à 65 ans.

Réconciliation et reconstruction ont une corrélation étroite.

Nap koule kafe rekonsilyasyon an Nan greg lajistis
Pou-l pa gen ni ma vyolans
Ni ma vanjans.

Au-delà de nos frontières nationales, les tragédies de Rwanda, du Burundi, de Bosnie-Herzégovine nous interpellent jour après jour. La souffrance d’un homme est la souffrance de l’homme. Tout homme est un homme. Depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, plus de 23 millions de personnes ont été tuées dans des conflits armés.

Comment demeurer indifférents face aux tempêtes de violence qui traversent tant de pays frères, tels le Libéria, la Somalie, la Géorgie, le Soudan, l’Arménie, pour ne citer que ceux-là ?

Heureusement, certains conflits ont évolué vers la paix au cours des années 1993-1994. Nous saluons avec espoir les horizons de paix ouverts au Moyen Orient entre Israël et la Palestine, de même en Afrique du Sud où ont eu lieu les premières élections non raciales libres.

Ni barrière de race. Ni barrière de classe. Au seuil de l’an 2004, la diaspora haïtienne ou notre 10ième Département, focalise le lieu par excellence où l’on célèbre la réconciliation entre Haïtiens et Haïti.

Bravo pou 10e Depatman nou-an.
Pi gwo richès Ayisyen se Ayiti.
Lakay se lakay.
Randevou lakay
Nou ka fe-l bèl
Kou lakansyel.

Le retour de la Paix en Haïti nous permettra de nous consacrer à la reconstruction d’Haïti, de ses infrastructures, de son économie. De réconcilier Haïti et les Haïtiens.

Maintenant, il existe 17,4%, c’est-à-dire, 740 km de routes pavées. Le reste des routes, soit 2 960 km, est en terre battue. Dans 10 ans, toutes les villes principales et secondaires seront reliées par un réseau routier de 2 500 km de voies pavées. Les nouvelles pistes communales qui seront percées représentent 3 000 km.

En 1994, il ne reste plus que 1,3% de couverture forestière. À ce rythme, il n’y aura plus de forêts en Haïti en 1998. Avec la grande campagne de reboisement que nous allons mettre en place, plus de 6 000 000 d’arbres seront plantés chaque année. En l’an 2004, le 1/3 de notre territoire sera alors reboisé.

Il va de soi que ce climat de stabilité politique nous permettra de promouvoir la croissance économique. En 1991, la politique économique et la discipline fiscale adoptées par le gouvernement Lavalas ont rapporté 500 millions 200 mille dollars en recettes douanières, recettes internes et transfert des entreprises publiques. Une performance dans l’histoire du pays. D’ici l’an 2004, à un taux de croissance de 10% par année, les mêmes recettes apporteront 1 milliard 260 millions de dollars.

Au plan monétaire, les résultats étaient aussi satisfaisants : augmentation des réserves de change de 20 millions de dollars, décote de la gourde de 58,7% en octobre 1990 à 47,6% en juillet 1991, inflation ramenée de 20% de décembre 1990 à 12% en septembre 1991.

Que reste-t-il de ces réalisations après trois années de pillage ? Le plafond monétaire a été relevé deux fois. L’inflation est estimée à 60%. La décote de la gourde est de 300% par rapport au dollar. Les finances publiques sont en banqueroute. Le trésor public a enregistré une perte de 100 millions de dollars pour les années budgétaires 1992-1994.

D’où le besoin incœrcible de cette réconciliation entre Haïtiens et Haïti. Condition sine qua non pour créer un État moderne par la reconstruction de l’économie. Il nous faudra ouvrir l’économie pour attirer des investisseurs étrangers et fournir des biens à de meilleurs prix aux consommateurs haïtiens. Des relations synergiques s’avèrent indispensables entre le secteur privé et l’État.

Au niveau des pays en développement, la dette extérieure accumulée a été multipliée par 15 en deux décennies. Le poids de la dette constitue un frein énorme au développement des pays du tiers monde. En 1992, ces pays ont dû assumer un service de la dette de $ 160 milliards, soit plus de deux fois le montant de l’aide publique au développement. Cependant, on observe des signes d’inversion de cette tendance. Chez nous, les arriérés de paiement s’élevaient à $ 42 millions en septembre 1993 et passeront à $ 81 millions en décembre 1994. Dès mon retour, $ 13 millions seront débloqués comme contribution du Gouvernement à l’apurement de ces arriérés.

L’établissement d’un État de droit implique aussi la réconciliation entre Haïtiens et Haïtiens. Citoyens d’un pays où tout homme est un homme. Égaux devant la loi. L’administration d’une justice saine nous épargnera le cycle infernal de laviolence et de la vengeance. Aujourd’hui, la population haïtienne n’a pas accès au système de justice. Pour nos 565 sections communales, il n’existe que 174 tribunaux de paix et 300 avocats. Or, la règle du droit demeure un outil indispensable à la reconstruction du monde auquel nous aspirons pour l’an 2004. D’ici là, chacune des sections communales devra posséder son tribunal de paix. Le nombre d’avocats doublera pour atteindre le chiffre de six cents. Un système judiciaire réformé, secondé par la police civile nationale indépendante, forte de 10 000 agents rendra confiance au citoyen dans cette institution. Ainsi, la restauration de la démocratie apportera respect et justice pour tous.

En 2004, après dix ans de bonne gestion démocratique, nous devrons parvenir à une société civile structurée où le pain de la tolérance se partage entre partis politiques, Parlement, élus locaux, syndicats, organisations socio-professionnelles, paysannes, populaires, communautés ecclésiales de base, protestants, catholiques et vaudouisants, coopératives et organisations non gouvernementales, etc.

Au seuil du troisième millénaire, le principe « One man one vote » ne peut qu’accélérer la marche démocratique à l’échelle planétaire. Entre la moitié et les trois quarts de la population mondiale vit dans le cadre de régimes relativement pluralistes et démocratiques. En 1993, des élections ont été organisées dans 45 pays, parfois pour la première fois.

Chez nous, en l’an 2004, nous aurons déjà réalisé 4 élections municipales, 6 élections législatives et 3 élections présidentielles. L’administration publique se sera déjà renforcée par la modernisation des ministères et des institutions publiques. La vie politique sera plus active au niveau local car la majorité des décisions importantes seront prises à partir des 565 sections communales et des 135 communes.

Monsieur le Président, distingués diplomates, chers amis de la Communauté Internationale, grâce à votre soutien et à la détermination du Peuple haïtien, nous verrons bientôt ce lendemain meilleur.

Créée pour éviter au monde le fléau d’une nouvelle guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies a vu, au fil des ans, son rôle s’élargir et ses responsabilités devenir de plus en plus importantes dans un univers international complètement différent. Réunis dans le cadre de cette 49ième session qui prélude à la commémoration du cinquantenaire de notre organisation, je formule des vœux pour qu’elle puisse toujours répondre efficacement aux défis nouveaux qui se présentent au Monde.

Peuple haïtien,
Vous Jeunesse d’Haïti
Semence de notre fierté et de notre dignité

Vous tous, pour sauver notre Haïti chérie, soyons tous unis sous le palmiste surmonté du bonnet de la liberté et ombrageant de ses palmes ces mots écrits en lettre d’or : L’Union fait la force.

Notre univers est en expansion. Les 100 milliards de galaxies qui le composent s’éloignent de plus en plus au moment où nous Haïtiens, Haïtiennes, nous nous rapprochons de plus en plus.

Réconciliation entre tous
Et justice pour tous

Décrivant une ellipse autour du soleil, la Terre file à 30 km à la seconde. Puisse la Terre d’Haïti tourner autour du soleil de la Justice à une vitesse proportionnelle.

Tous, au rendez-vous de la Réconciliation
Tous, en marche vers l’an 2004
Pour le bicentenaire de notre indépendance.

Bouchan bouch,youn di lòt
Bri kouri,nouvèl gaye :
San vyolans
San vanjans,
Pase plim poul demokrasi
Ni nan zòrèy gòch,
Ni nan zòrèy dwat.
M’konte sou ou
Ou mèt konte sou mwen
Na wè talè paske
Jou va jou vyen,
Jou alejou vini
Jou sa-a mhou ! se talè konsa
Yon sèl nou fèb,
Ansanm nou fò,
Ansanm ansanm nou se Lavalas !

Président Jean Bertrand Aristide

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