ANNEXE III :
BÂTIR UNE SOCIÉTÉ DE DROIT

Discours du Président de la République d’Haïti
Jean Bertrand Aristide
à la 48ième Session ordinaire de
l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies

When political science as a separate
professional discipline focused its attention
on the state, it gave some rational guidelines
for building a state of law.

NATIONS UNIES, LE 28 OCTOBRE 1993

Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire général,
Distingués Diplomates,
Chers amis,

Je suis heureux de vous saluer au nom du Peuple Haïtien.

Uni au premier ministre Robert Malval, aux ministres et aux diplomates haïtiens ici présents, j’adresse mes remerciements aux Nations-Unies et à tous ceux qui nous accompagnent vers la restauration de la démocratie en Haïti.

Un merci bien particulier au Secrétaire général des Nations-Unies, au Secrétaire général de l’Organisation des États américains, au président Bill Clinton, aux envoyés spéciaux M. Dante Caputo et l’ambassadeur Lawrence Pezzullo, aux quatre pays amis : le Canada, la France, le Vénézuela et les États-Unis.

Je ne saurais oublier tous les autres amis qui nous sont si chers, tels ceux de l’Amérique, de l’Europe, de l’Asie qui nous ont réservé un accueil si chaleureux.

Nous pensons entre autre à la République de Chine (Taïwan) qui retrouvera sa place, souhaitons-nous au sein de la grande famille des Nations-Unies.

Monsieur le Président, En 1492, les peuples d’Afrique atteignirent le Nouveau Monde. Déjà, la moitié d’un millénaire s’est écoulé ! 500 ans d’Histoire où foisonnent les semences culturelles et libératrices.

De 1791 à 1804, sous l’impulsion de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines, Haïti conquit son Indépendance et la sève de la liberté est devenue sang de notre sang et chair de notre chair.

Nous vivons.
Haïti vivra.
Haïti c’est nous.
Nous sommes Haïti.

Vicissitudes ! Certes. Il y en a eu. Il y en a. Pourtant, rien ne peut nous empêcher de défendre nos droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur, conformément à notre Acte d’Indépendance de 1804 et à la Déclaration universelle des droits de la personne en 1948. C’est avec joie que nous retrouvons les mêmes valeurs fondamentales dans la Déclaration d’Indépendance des Américains, à savoir : « Tous les hommes naissent égaux, leur créateur les a dotés de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la recherche du bonheur ».

Haïti, la plus riche colonie française du XVIIIième siècle, doit constituer une nation socialement juste, économiquement libre, et politiquement indépendante.

Lorsque la science politique,
en tant que discipline
professionnelle distincte,
prit largement l’État
comme objet d’étude,
elle nous offre une démarche
assez rationnelle
pour l’édification
d’un État de droit.

Chez nous, au-delà de la tempête politique, nous rétablirons un État stable, bâti sur le droit. La restauration de la démocratie implique : pluralisme idéologique, alternance politique, croissance économique. Les axes scientifiques de ce processus, redisons-le, passent par l’équation politique à établir entre Réconciliation et Justice.

Réconciliation entre Tous et Justice pour Tous.

Il y va de la paix, à l’échelle nationale, hémisphérique et planétaire. L’on ne peut esquisser les grands axes du nouvel ordre mondial sans traverser le champ démocratique.

Démocratie et non-violence s’entrelacent inéluctablement. Démocratie et violence institutionnalisée sont incompatibles. Haïti subit une violence structurelle et séculaire.

Le coup d’État nous a conduits à un véritable génocide. Dans le langage juridique, l’assassinat d’un peuple ne porte qu’un nom : le génocide.

Objectif : exterminer pour dominer !

Le coup d’État nous a conduits
à un véritable génocide.
Dans le langage juridique,
l’assassinat d’un peuple
ne porte qu’un nom :
le génocide.

Objectif : exterminer pour dominer !

Dominer pour éliminer le processus démocratique en le remplaçant par un néo-colonialisme. Si l’esclavage n’est pas mauvais, rien n’est mauvais, écrivait Abraham Lincoln en 1864.

De même verrons-nous Pétion, président de la République d’Haïti, accueillir Bolivar vaincu par les troupes de Ferdinand VII. Il lui offrit asile et assistance afin d’abolir l’esclavage en Colombie, au Vénézuela, en Équateur, en Bolivie et au Pérou.

Aujourd’hui encore, comme à la Crête-à-Pierrot, Dessalines aurait redit héroïquement : « Nous mourrons tous pour la liberté ».

  • Le capitaine Fritz Pierre-Louis est mort pour la liberté et la démocratie.
  • Antoine Izméry est mort pour la liberté et la démocratie.
  • Guy Malary est mort pour la liberté et la démocratie.
  • Plus de 4 000 Haïtiens sont morts pour la liberté et la démocratie.

Paix à leur mémoire !

Cette violence institutionnalisée empêche le libre exercice des droits humains formellement garantis par la Constitution. Heureusement, par la restauration de la démocratie, nous allons promouvoir l’éclosion de la créativité haïtienne et la transformation des conditions de vie.

Lentement mais certainement, nous passerons de la misère à la pauvreté dans la dignité. Nos 6 900 000 compatriotes, dont 2 000 000 vivent en milieu urbain et 4 900 000 en milieu rural, récolteront la paix et la joie.

La qualité de la vie sera meilleure.

  • Le taux de mortalité infantile ne s’élèvera plus à 94 pour 1 000.
  • Le chômage ne variera plus entre 70% et 80%.
  • 90% de la population urbaine ne vivra plus dans les bidonvilles.

Nous n’aurons plus 1 soldat pour 1 000 habitants et 1,8 médecin pour 10 000 habitants, une armée de 7 000 hommes absorbant 40% du budget national.

La qualité de vie sera meilleure.

Puisse l’assistance technique que nous avons demandée à l’ONU nous permettre enfin de professionnaliser l’armée. J’en profite pour lancer un message de paix aux officiers, sous-officiers et soldats de l’armée d’Haïti. Garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire, le président de la République rappelle que les forces armées sont apolitiques (art. 265), la police est créée pour la garantie de l’ordre public et la protection de la vie et des biens des citoyens (art. 269).

Le 15 octobre dernier, les forces armées et la police auraient dû enfin se libérer de leurs responsables en chef.

Tard mais pas trop tard.
Ils doivent partir.

Cette violation flagrante de l’accord de l’île des Gouverneurs ne peut qu’accélérer de façon dramatique la course vers l’effondrement national.

Tard mais pas trop tard.
Ils doivent partir.

La fin de la guerre froide a sonné le glas de la dictature et ouvert la voie à la négociation responsable. Aucun être humain ne peut vivre dans un monde absurde et chaotique. Il nous faut construire un État de droit, assurant la séparation et la répartition harmonieuse des pouvoirs de l’État, au service des intérêts fondamentaux de la nation.

Dans ce contexte, nous jugeons nécessaire de rappeler les six propositions partagées en juillet dernier avec le secteur privé haïtien. Il s’agira, en effet, de :

  1. Prendre des mesures efficaces sur le plan méso-économique, c’est-à-dire des mesures qui établissent le lien entre les niveaux macro et micro-économique qui ont des incidences directes sur la vie quotidienne de la population et qui conduiront à une décentralisation indispensable.

  2. Mettre en œuvre un processus légal pour une gestion rationnelle des ressources de l’État, tant pour les réallocations budgétaires que pour la réforme du système fiscal et bancaire.

  3. Instaurer un État de droit où il existe une politique macro-économique judicieuse encourageant la création d’emplois productifs et rémunérateurs.

  4. Dynamiser l’établissement de relations synergiques entre le secteur public et le secteur privé.

  5. Remédier aux déficiences du marché par la lutte contre la drogue, la corruption et la contrebande.

  6. Permettre le bon fonctionnement du marché en assurant le libre cours de la concurrence.

À ce sujet, l’art. 245 de la Constitution stipule que : « La liberté économique est garantie tant qu’elle ne s’oppose pas à l’intérêt social. L’État protège l’entreprise privée et vise à ce qu’elle se développe dans les conditions nécessaires à l’accroissement de la richesse nationale de manière à assurer la participation du plus grand nombre au bénéfice de cette richesse ».

Cher amis, James dans Les Jacobins Noirs écrivait qu’aucune partie du monde, compte tenu de sa surface, ne recélait autant de richesses que la colonie de Saint-Domingue. C’est bien vrai. Et c’est aussi vrai qu’Haïti demeure l’une des plus riches terres du monde : riche en valeurs humaines, culturelles, artistiques.

Ala yon bon pèp !
Nou tèlman bon
Nou tounen bonbon
Nan lestomakmachin vyolans
la.

Ala yon bon pèp !
Tank li bon,
Se tank li santi bon !!
Mh !!!

Cher amis, James dans Les Jacobins Noirs
écrivait qu’aucune partie du monde,
compte tenu de sa surface,
ne recélait autant de richesses
que la colonie de Saint-Domingue.
C’est bien vrai.
Et c’est aussi vrai qu’Haïti demeure
l’une des plus riches terres du monde :
riche en valeurs
humaines, culturelles, artistiques.

En l’an 2000, les projections les plus réalistes nous annoncent déjà que 2 600 000 habitants, soit 65% de la population urbaine, n’auront aucune possibilité d’avoir accès à l’eau potable. La mise en œuvre de notre politique économique devra empêcher cette catastrophe.

En l’an 2000, nous aurons plus de 60% des enfants de moins de 12 mois qui ne pourront pas être vaccinés. Un autre défi à relever !

Dans sept ans nos forêts auront disparu. Il ne nous restait, il y a deux ans, qu’1,5% de couverture forestière. C’est pourquoi, chaque année, nous perdons 366 millions de tonnes métriques de terre.

Seule la restauration de la démocratie peut protéger le pays contre ce désastre écologique. Du flux massif de boat-people, n’en parlons pas. Une fois de retour au pays natal, nous rétablirons la paix. Ainsi, nos terres et nos chairs ne s’en iront plus vers la mer.

Plus jamais de boat-people,
avions-nous dit.
Plus de jamais de boat-people,
dirons-nous,
après le retour.

Plus jamais de licence pour la drogue, redirons-nous. Seule la restauration de la démocratie peut empêcher qu’Haïti soit le deuxième pays de l’hémisphère impliqué dans le trafic de la drogue. Chaque année, à partir du coup d’État, près de 48 tonnes métriques de cocaïne transitent par Haïti. Destination ? L’Amérique du Nord en particulier. La valeur marchande de cette drogue (par année) s’élève à 1,2 milliards de US dollars, dont plus de 200 000 000 pour les putschistes et alliés.

De retour, les gouvernements haïtien et américain, unis comme toujours, se protègeront contre ce fléau si violent.

À notre retour sur la terre natale, la mobilisation de toutes nos ressources humaines et l’utilisation optimale de l’assistance des pays amis nous permettront de mettre en œuvre un programme d’emplois en urgence. Ceci implique :

  1. Réhabilitation des infrastructures routières, 1 406 km de routes ;

  2. Protection des systèmes d’approvisionnement en eau potable pour un million d’habitants ;

  3. Protection des systèmes d’irrigation agricole sur 200 000 carreaux de terre ;

  4. Assainissement des villes principales et protection des zones menacées par l’érosion, dont 300 km de ravines en particulier ;

  5. Promotion du développement rural intégré.

Rappelons que le milieu rural emploie 63% de la population active et représente 17% du PIB. Le secteur industriel, par contre, emploie 5,7% de la population active et représente 15% du PIB. De concert avec le secteur privé, il nous faudra trouver la meilleure voie devant conduire à la multiplication des emplois à moyen et à long termes.

Seule la restauration de la démocratie
peut protéger le pays contre
ce désastre écologique.
Du flux massif de boat-people,
n’en parlons pas.
Une fois de retour au pays natal,
nous rétablirons la paix.
Ainsi, nos terres et
nos chairs ne s’en iront plus vers la mer.


Plus jamais de boat-people, avions-nous dit.
Plus de jamais de boat-people, dirons-nous,
après le retour.

Depuis le coup d’État, nous avons perdu 30 000 emplois des industries d’assemblage à l’exportation. La relance du secteur touristique sera une source d’un millier d’emplois. La construction d’écoles et la réparation de 1 200 écoles situées dans les zones défavorisées, contribueront à diminuer le nombre de chômeurs.

La première charge de l’État et des collectivités territoriales est la scolarisation massive, seule capable de permettre le développement du pays. L’État et les collectivités territoriales doivent mettre l’école gratuitement à la portée de tous. (Art. 32.1 ; 32.2)

De même, garant du respect de la Constitution, le chef de l’État s’engagera dans la fortification des institutions démocratiques prévues par la Constitution.

Justice pour Tous.
Transparence en Tout.
Participation de Tous.

Le chef de l’État renforcera aussi bien l’indépendance du pouvoir législatif en aidant les parlementaires à s’équiper et en alimentant les rapports harmonieux des deux pouvoirs. Il faudra bientôt le Conseil électoral permanent devant organiser les élections législatives en 1994.

J’en profite pour encourager les partis politiques et les membres de l’opposition à dynamiser le jeu démocratique pour le bonheur de la nation.

Président de chaque Haïtien et de chaque Haïtienne, je vous encourage tous à bâtir, au-delà des différences politiques, l’unité dans la diversité.

L’Union fait la Force !
Fouchèt divizyon pa bwè soup demokrasi.

Au seuil d’une ère nouvelle, la tolérance et la bienveillance active sont au profit de toute l’humanité. L’évolution de la géopolitique dépend tant des rapports des forces économiques que de la croissance démocratique.

Oui, de l’humanité peut surgir un nouvel ordre mondial, fondé sur le respect mutuel et de nouvelles structures destinées à garantie la paix, la sécurité et le dialogue. Dialogue entre hommes et femmes, placés au sommet des priorités nationales et internationales. Dialogue entre hommes et femmes dont l’intelligence oriente la civilisation démocratique.

Vis consilii expers mole ruit sua.

La force sans l’intelligence s’effondre sous sa propre masse,
s’écria Horace.

Guidés par la lumière de cette intelligence, l’homme et la femme haïtiens comprendront aisément que :

Nou kase randevou lakay
Lakay se lakay
Ane pa tiye n, jou paka tiye n.
Lakay se lakay !

Nou kase randevou lakay
Pititkay k ap pasetray lakay,kouray.
Nou kase randevou lakay
Jou sa a va bèlpou noutout.

Jou va, jou vyen, jou sa a ! aaa

et découvriront le fil conducteur de cette analyse politique, à savoir :

  1. Nous avons respecté l’accord de Governors Island.

  2. Un blocus total et intégral s’avère nécessaire.

  3. Si demain matin, le général Cédras, les membres du Haut Commandement et du Haut État-Major, le colonel Michel François et ses alliés partent, le même jour, dans l’après-midi, je convoquerai le Parlement, de concert avec les présidents du Sénat et de la Chambre des députés, pour le vote de la Loi sur la police et celle relative à l’amnistie, conformément à l’article 147 de la Constitution, à l’accord de Governors Island et au Pacte de New York.

  4. Le premier ministre et les membres du cabinet ministériel à qui nous adressons nos vives félicitations sont invités à ne pas démissionner en solidarité avec le peuple haïtien.

  5. Le 30 octobre n’oscille pas entre le retour et le non-retour.

  6. Le 30 octobre oscille entre le départ et le retard.

  7. Balon retou a nan pye nou tout.

  8. Woule l sou teren mobilizasyon an.

  9. Lonje l nan filè demokrasi a paske Abraham di sètase.

  10. Tout priyè gen Amen.

Haïtiens, Haïtiennes, les horizons de l’avenir sont ouverts !
Debout comme le palmiste surmonté du bonnet de la liberté,

Marchons unis !
Bâtissons la paix !
Construisons le droit !
Restaurons la démocratie !

Tous, fils et filles de la patrie de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines, Unissons-nous pour la renaissance de la Nation.

À vous tous, Paix, Amour et Bonheur !

Se pou you lavalas rekonsilyasyon
ak you lavalas jistis
desann sou nou tout.

Yon sèl nou fèb,
Ansanm nou fò,
Ansanm, ansanm,
nou se lavalas.

Haïtiens, Haïtiennes,
les horizons de l’avenir sont ouverts !
Debout comme le palmiste
surmonté du bonnet de la liberté,
Marchons unis !
Bâtissons la paix !
Construisons le droit !
Restaurons la démocratie !

Fanm vanyan,
Pale mwa d sa !
Gason vanyan,
Pale mwa d sa !

Tout priyè gen amen.
Li lè pou n di amen.

Jou sa a !a a a

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